Renouveau des échecs : anatomie d'une imposture

E.J. Berny • 10 août 2026

Que ce soit par le succès commercial et critique de la série Le Jeu de la Dame ou par un intérêt soudain de figures de la culture pop, les échecs méritent plus que jamais leur appellation de « roi des jeux ». Il faut dire que ce regain de popularité, logiquement apprécié par les adeptes, a permis de dépoussiérer une pratique parfois vue comme un peu ésotérique. À cela s’ajoute une entrée fracassante des échecs dans le monde de l’eSport, et d’une façon plus générale il est assez grisant de voir comment un jeu dont les règles ont presque six cents ans s’adapte aussi facilement à la plus moderne des pratiques. De mon côté, je nourris toujours à l’égard des échecs une certaine fascination. Imaginez simplement, de ces seize pièces, ces soixante-quatre cases, les innombrables histoires que l’on y raconte. Une statistique très connue du monde échiquéen résume assez clairement ce vertige : il existe plus de parties d’échecs à quarante coups que d’étoiles dans notre galaxie. Et bien que l’intelligence artificielle ait considérablement progressé depuis la célèbre défaite de Kasparov contre Deep Blue en 1996, les ordinateurs les plus perfectionnés restent incapables de « résoudre » le jeu d’échecs et produire une stratégie gagnante à tous les coups.

Alors comment expliquer mon malaise, face à une promesse de stimulation intellectuelle aussi alléchante, quand vient le moment de me connecter à chess.com ? Comment retrouver du plaisir à un jeu si extraordinaire, sans éprouver l’absurdité d’une forme de pression sociale ? J’ai d’abord ressenti cette aigreur que beaucoup connaissent : la même que l’on éprouve quand un groupe de musique dont on est fan sort un tube qui subitement le fait connaitre à bien plus de monde. Il y a cette envie un peu ridicule de dire « mais j’étais là avant, je suis un vrai fan », qui finit parfois par purement et simplement nous dégoûter de ce qu’on avait tant apprécié. Je crois qu’il y a eu de ma part ce petit agacement, moi qui tenais les échecs en haute estime, au moment de les voir ainsi banalisés. Le roi des jeux devenait une mode comme les autres, et je vois dans des réactions comme la mienne une possible pointe de snobisme – pour laquelle j’implore humblement votre pardon. Pour ma défense, l’aspect élitiste du jeu d’échecs n’est pas une nouveauté, et le grand maître James Eade décrit cela mieux que quiconque dans sa préface des Échecs pour les Nuls : « historiquement, les classes dirigeantes étaient les seules à avoir suffisamment de temps à tuer pour s’adonner à ce jeu. » Une telle démocratisation devrait pourtant me réjouir ; mais hélas elle n’est pas arrivée sans travers.

« Et toi, c’est quoi ton Elo ? »

Cette question, selon moi, peut justifier à elle seule de regretter le récent dépoussiérage des échecs. Petite explication pour les profanes : le score Elo est un système d’évaluation permettant de mesurer sa progression dans un sport ou un jeu d’opposition. Vous augmenterez votre score en gagnant des parties, et vice-versa. Le site désormais culte chess.com utilise un système Elo pour noter les différents joueurs, et le truchement de savants calculs permet de pondérer les points attribués en fonction de votre ancienneté, de vos adversaires etc. Par exemple, si vous êtes un joueur de niveau intermédiaire, décrocher une partie nulle contre un maître international vous rapportera bien plus de points que de gagner contre un débutant. Voilà déjà la première chose à comprendre à propos de ce système (et malheureusement bien trop mal comprise) : le score Elo n’est pas un classement. Avoir un score plus élevé que votre adversaire ne fait pas nécessairement de vous un meilleur joueur : cela indique seulement que vos chances de victoire sont d’autant plus élevées que votre différence de points est grande. Ainsi, seule une pratique régulière des échecs sur un support tel que chess.com peut garantir un score fidèle à votre niveau de jeu. La nuance est subtile, je vous le concède, mais c’est justement cette confusion qui a rendu une petite frange de la communauté échiquéenne passablement toxique

Car en effet, s’il n’y avait que cela, je pourrais sans doute passer outre. Après tout, de nombreuses pratiques existent avec une pointe de compétition sans que cela ne pose problème. Ce serait oublier que nous parlons ici du roi des jeux, qui avec le temps s’est forgé une aura quasi-légendaire. Souvenez-vous des championnats du monde d’échecs sous la guerre froide, de cet affrontement historique entre Bobby Fisher et Boris Spassky, suivi à travers le monde avec le même engouement qu’une finale de coupe du monde de football. Le duel entre les deux hommes, retransmis en direct en mondovision, devait démontrer la supériorité intellectuelle d’un bloc sur l’autre. Pendant des décennies, la domination russe sur le jeu d’échecs a été mise au service d’une propagande puissante, devant faire valoir les qualités de l’homme soviétique face au capitaliste arriéré. Ajoutez à une telle idéalisation du jeu le passé élitiste de sa pratique, et vous obtenez le mythe que nous connaissons aujourd’hui : une personne intelligente sera forcément douée aux échecs, et une personne douée aux échecs est forcément intelligente. Oubliez dès à présent les classes sautées à l’école primaire ou les tests de QI : votre intelligence (quoi que ce mot veuille dire) se mesurera désormais grâce à votre score Elo. Et voilà comment un simple nombre se transforme en jugement de valeur : il n’y a qu’à voir comment un score jugé trop faible devient prétexte à un peu d’ironie, voire à du mépris décomplexé. J’en veux pour preuve les formulations du genre « j’ai écrasé un 800 Elo », « Untel punit un 1200 Elo » etc. Notons la délicatesse avec laquelle vous n’avez désormais plus de nom, votre score vous identifiant à lui tout seul. Cette posture (que je n’ai d’ailleurs jamais observé chez une joueuse femme, vous en penserez ce que vous voudrez...) aura fini de me désintéresser des échecs et d’abandonner mon compte chess.com. C’est dommage. 

Pour des échecs vraiment fair-play

J’ai vu passer il y a quelques temps déjà une vidéo sur le compte Instagram d’un maître français très apprécié des réseaux. Il avait eu l’occasion de rencontrer lors d’un tournoi certains des meilleurs joueurs du monde, et leur a demandé « à partir de quel score Elo pouvons-nous cesser d’être embarrassé ». Si une ou deux réponses m’ont fait sourire (apparemment il y en a pour qui ne pas être au minimum Grand Maître est une ignominie), la question en elle-même porte tout ce que j’ai fini par rejeter. Puisque les échecs combinent tout à la fois le meilleur du jeu, de la science et du sport ; pourquoi diable en reprendre les travers ? Puisque le sel de l’esprit sportif est le dépassement de soi, la discipline et la combativité, pourquoi considérer que les débutants devraient avoir honte ? Je refuse catégoriquement de croire que les échecs, aussi élitistes fussent-ils, puissent devenir les porteurs de valeurs aussi risibles. 

Alors que faire ? Devons-nous abandonner le roi des jeux à ses défenseurs les plus agressifs ? Passer notre chemin en admettant notre indéfectible infériorité ? Ce serait un pur gâchis. Pour celles et ceux qui, comme moi, abhorrent ces méthodes, un petit guide de survie s’impose :


1.    Reconnaitre que non, être bon joueur d’échecs ne fait pas de vous quelqu’un de plus intelligent. Bien évidemment que la pratique des échecs mobilise de belles ressources cognitives (mémoire, anticipation, sang-froid…), mais celles-ci sont également mobilisables par bien des manières.


2.    Arrêter le plus vite possible cette guéguerre autour du score Elo. Idéalement, il faudrait avoir la possibilité de le masquer, mais un peu de pédagogie autour de ce système de notation serait la bienvenue.


3.    Privilégier les parties en présentiel et les variantes. Il existe en réalité de nombreuses façon de jouer aux échecs : résolution de problèmes, échecs960, avec des « quêtes » à accomplir (sur le modèle d'Immortal Game, merveilleuse plateforme malheureusement disparue)… tout autant de versions du jeu qui peuvent vous amener à le redécouvrir sans la pression de l’exercice.


L’imposture que je désigne dans ce titre volontairement provocateur ne vient pas du jeu en lui-même, qui reste sans doute l’une des plus belles inventions en la matière. C’est la pratique contemporaine des échecs, vus à la lumière de notre temps et de sa compétition permanente, qui les a portés à une place largement surévaluée. Alors profitons de ce magnifique exercice, voyez et revoyez ces films et séries qui lui rendent hommage, et…


par pitié, arrêtez de me demander mon Elo. 

par E.J. Berny 27 juillet 2026
Voilà cinq étés, par une matinée baignée de soleil, un cortège funéraire se formait lentement devant l’église de Saint-Tropez. En tête de la procession, la famille du défunt suivait le cercueil et les prélats comme un seul homme. Tous vêtus de blanc, mains dans les mains, chacun trouvant sa consolation dans l’amour dont cette famille emplissait l’église. Les Berny faisaient un dernier adieu à leur aîné, emporté par une attaque cardiaque à soixante-neuf ans. Quant à moi, auprès de ma mère, ma sœur et mon frère, je voyais les quatre silhouettes noires s’avancer jusqu’à l’autel et y déposer la dépouille de mon père. C’était Patrice Berny, né dans ce même village en 1952, qui aura passé sa vie entière à sillonner les collines des Maures et à faire résonner sa musique. Les bancs de l’église étaient étonnamment garnis, pour un homme qui avait mené sa vie dans une certaine discrétion. Voilà bien longtemps qu’il n’avait plus offert ses mélodies de guitare ou de charango, cette petite guitare d’Amérique du Sud qu’il chérissait. Pourtant chacun gardait dans sa mémoire le souvenir d’une rencontre, d’une voix, d’un sourire, d’une main tendue. Il était de ces hommes qui peuplent les romans de Pagnol qu’il admirait : viscéralement honnête, idéaliste, volontiers tempétueux mais pétri de tendresse. Ce jour-là, on lisait l’évangile de Luc : l’histoire de Jésus guérissant un paralytique le jour du sabbat. « Est-il permis de faire le bien ? », a-t-il répondu à ses accusateurs. J’ai moi-même choisi ce passage des évangiles, n’en connaissant aucun autre qui lui conviendrait mieux. Mon père, cet illustre mécréant, se serait facilement reconnu dans l’acte d’un homme qui écoute sa boussole morale avant les convenances. Nos discussions furent souvent animées – je vous prie de me croire – mais jamais je n’aurais pu douter de sa foi en la vie, de sa capacité à aimer, de sa loyauté. La célébration se termine, et je quitte discrètement les bancs de la nef pour me hisser aux claviers de l’orgue. Son hospitalisation était tombée au beau milieu d’une tournée de concerts. J’accompagnais ma mère pour le voir aussi souvent que possible ; mais lui, comme souvent, se montrait aussi fier de moi qu’intransigeant. Ses derniers mots furent sans appel : « quoi qu’il m’arrive, tu n’annules aucun concert. » J’ai respecté son vœu. Sur le petit écran cathodique à gauche des claviers, je vois la dépouille de mon premier maître remonter l’allée pendant que mes doigts prononcent mon adieu à moi, gravé quelque part dans le temps et dans l’indicible, sur une grande fugue de Bach. À lui, qui avait son athéisme fièrement chevillé au corps, j’oserai prêter cette devise : « là où l’amour est véritable, Dieu est présent. » Avoir grandi dans une maison où règnent l’amour et la sincérité est une grâce que je ne rembourserai jamais. Alors à mon tour je fais mienne cette phrase de Mercedes Sosa, cette artiste argentine qu’il adorait : « Merci à la vie. »
par E.J. Berny 16 juillet 2026
Par un pur souci de transparence je vais commencer cette chronique par un aveu simple : oui, je suis un fan de Christopher Nolan . J'ai vu quasiment tous ses films, j'adore sa capacité à rendre sa narration très organique, je partage avec lui son obsession du temps et sa maestria de mise en scène en fait à mes yeux l'un des plus grands cinéastes actuels. Mais au-delà de ces éléments qui n'étonnent plus, je sens chez lui une passion viscérale pour son art, dont il se fait une idée très précise et est prêt à tout pour ne pas la trahir. Voyez par exemple comment il a claqué la porte de la Warner quand le studio a voulu diffuser Tenet sur des plateformes de streaming plutôt qu'en salle pendant le COVID. Dans le paysage hollywoodien actuel où les studios capitalisent sur les sempiternelles franchises, Nolan est presque devenu un genre à lui tout seul : le « blockbuster d'auteur » . Des productions conçues pour rapporter beaucoup d'argent, tout en développant des histoires originales et des films tout de même assez exigeants par rapport à la norme actuelle des superproductions américaines. Pour le dire en un mot : Nolan ne prend pas ses spectateurs pour des idiots. Et mon Dieu, ça fait du bien. Certes, il y a chez lui des longueurs : des dialogues parfois très verbeux, des intrigues parfois inutilement complexifiées par une narration non-linéaire ou des montages qui rendent certaines actions illisibles. Tout cela donne souvent au réalisateur une casquette de personnage prétentieux, souhaitant donner à ses films une sorte de vernis intello grossièrement appliqué pour flatter ses fans et mépriser ses haters. Personnellement, j'ai du mal à comprendre cette critique : ce n'est pas parce qu'un artiste prend son médium au sérieux, que lui-même se prend trop au sérieux . Oppenheimer a été pour moi sa plus grande réussite : la traditionnelle non-linéarité de son déroulement se met au service de son propos, préférant à la spectaculaire explosion le déroulé d'une implosion intérieure, magnifiquement interprétée par Cillian Murphy.  Et puis arrive l'Odyssée .
par E.J. Berny 22 juin 2026
L'autre jour, j'ai vu passer sur France Musique l'interview d'un chef d'orchestre qui défendait l'importance pour les artistes d'être engagés politiquement. Il s'appuyait sur l'hypothèse que « la musique apolitique, ça n'existerait pas », et qu'à ce titre on ne pourrait pas se permettre de ne pas se positionner. En fait ça fait des années que la sphère musicale s'invite dans le débat politique, et les réseaux sociaux n'y sont pas pour rien. L'engagement est devenu tellement commun qu'on ne le remarque même plus, et la parole des artistes à fini par se dissoudre dans un bruit de fond dont elle devait justement, par sa singularité, réussir à s'extraire.  Personnellement, j'ai un vrai problème avec ça. Évidemment que la musique, comme tout mode d'expression, peut être porteuse d'un message politique. Évidemment que toutes les œuvres naissent dans un contexte, culturel, historique ou social, dont la connaissance nous permet d'en affiner la lecture. Évidemment que le répertoire, même très ancien, peut proposer des réponses étonnamment modernes à nos interrogations. Est-ce que tout ça justifie que la musique soit pensée comme une discipline politique par essence ? Pas vraiment. À force de vouloir faire passer des messages, on ne cherche plus des réponses à nos questions, mais on cherche au contraire les bonnes questions à poser aux œuvres pour s'assurer d'aboutir aux réponses qu'on voudrait entendre. Et faire ça c'est courir le risque de commettre la plus haute trahison qui soit pour un interprète : forcer une œuvre à dire quelque chose qu'elle ne disait pas. S'il y a des artistes qui se sentent concernés par une cause, et qu'ils veulent profiter de leur exposition publique pour lui donner plus de visibilité, grand bien leur fasse, et c'est même tout à leur honneur. Mais ça devrait rester un choix personnel, et pas l'injonction d'une fanbase ou de médias prêts à tout pour avoir le bon clip à mettre sur TikTok. D'autant plus que, je sais pas vous, mais de mon côté je vois pas pourquoi le statut d'artiste nous rendrait forcément légitimes à parler de santé publique ou de politique internationale. Vous pouvez m'interroger si vous voulez mon avis, mais ma pratique musicale et ma petite exposition ne rendront pas ma parole plus pertinente que n'importe qui. Et je suis loin d'être le seul dans ce cas — mais encore faut-il le reconnaître. Alors soyez libres de brandir tous les étendards que vous voudrez, mais pour l'amour du ciel, laissez-moi parler de musique et garder mes opinions dans ma tête : je vous les partagerai si j'en ai envie (d'ailleurs je viens de le faire), mais en dehors de ça, elles ne regardent que moi.