En souvenir de mon père, Patrice Berny

Voilà cinq étés, par une matinée baignée de soleil, un cortège funéraire se formait lentement devant l’église de Saint-Tropez. En tête de la procession, la famille du défunt suivait le cercueil et les prélats comme un seul homme. Tous vêtus de blanc, mains dans les mains, chacun trouvant sa consolation dans l’amour dont cette famille emplissait l’église. Les Berny faisaient un dernier adieu à leur aîné, emporté par une attaque cardiaque à soixante-neuf ans. Quant à moi, auprès de ma mère, ma sœur et mon frère, je voyais les quatre silhouettes noires s’avancer jusqu’à l’autel et y déposer la dépouille de mon père. C’était Patrice Berny, né dans ce même village en 1952, qui aura passé sa vie entière à sillonner les collines des Maures et à faire résonner sa musique.
Les bancs de l’église étaient étonnamment garnis, pour un homme qui avait mené sa vie dans une certaine discrétion. Voilà bien longtemps qu’il n’avait plus offert ses mélodies de guitare ou de charango, cette petite guitare d’Amérique du Sud qu’il chérissait. Pourtant chacun gardait dans sa mémoire le souvenir d’une rencontre, d’une voix, d’un sourire, d’une main tendue. Il était de ces hommes qui peuplent les romans de Pagnol qu’il admirait : viscéralement honnête, idéaliste, volontiers tempétueux mais pétri de tendresse.
Ce jour-là, on lisait l’évangile de Luc : l’histoire de Jésus guérissant un paralytique le jour du sabbat. « Est-il permis de faire le bien ? », a-t-il répondu à ses accusateurs. J’ai moi-même choisi ce passage des évangiles, n’en connaissant aucun autre qui lui conviendrait mieux. Mon père, cet illustre mécréant, se serait facilement reconnu dans l’acte d’un homme qui écoute sa boussole morale avant les convenances. Nos discussions furent souvent animées – je vous prie de me croire – mais jamais je n’aurais pu douter de sa foi en la vie, de sa capacité à aimer, de sa loyauté.
La célébration se termine, et je quitte discrètement les bancs de la nef pour me hisser aux claviers de l’orgue. Son hospitalisation était tombée au beau milieu d’une tournée de concerts. J’accompagnais ma mère pour le voir aussi souvent que possible ; mais lui, comme souvent, se montrait aussi fier de moi qu’intransigeant. Ses derniers mots furent sans appel : « quoi qu’il m’arrive, tu n’annules aucun concert. » J’ai respecté son vœu. Sur le petit écran cathodique à gauche des claviers, je vois la dépouille de mon premier maître remonter l’allée pendant que mes doigts prononcent mon adieu à moi, gravé quelque part dans le temps et dans l’indicible, sur une grande fugue de Bach.
À lui, qui avait son athéisme fièrement chevillé au corps, j’oserai prêter cette devise : « là où l’amour est véritable, Dieu est présent. » Avoir grandi dans une maison où règnent l’amour et la sincérité est une grâce que je ne rembourserai jamais. Alors à mon tour je fais mienne cette phrase de Mercedes Sosa, cette artiste argentine qu’il adorait : « Merci à la vie. »
