L'Odyssée de C. Nolan : le récit qui contient tous les autres ?

E.J. Berny • 16 juillet 2026

Par un pur souci de transparence je vais commencer cette chronique par un aveu simple : oui, je suis un fan de Christopher Nolan. J'ai vu quasiment tous ses films, j'adore sa capacité à rendre sa narration très organique, je partage avec lui son obsession du temps et sa maestria de mise en scène en fait à mes yeux l'un des plus grands cinéastes actuels.


Mais au-delà de ces éléments qui n'étonnent plus, je sens chez lui une passion viscérale pour son art, dont il se fait une idée très précise et est prêt à tout pour ne pas la trahir. Voyez par exemple comment il a claqué la porte de la Warner quand le studio a voulu diffuser Tenet sur des plateformes de streaming plutôt qu'en salle pendant le COVID. Dans le paysage hollywoodien actuel où les studios capitalisent sur les sempiternelles franchises, Nolan est presque devenu un genre à lui tout seul : le « blockbuster d'auteur ». Des productions conçues pour rapporter beaucoup d'argent, tout en développant des histoires originales et des films tout de même assez exigeants par rapport à la norme actuelle des superproductions américaines. Pour le dire en un mot : Nolan ne prend pas ses spectateurs pour des idiots. Et mon Dieu, ça fait du bien.


Certes, il y a chez lui des longueurs : des dialogues parfois très verbeux, des intrigues parfois inutilement complexifiées par une narration non-linéaire ou des montages qui rendent certaines actions illisibles. Tout cela donne souvent au réalisateur une casquette de personnage prétentieux, souhaitant donner à ses films une sorte de vernis intello grossièrement appliqué pour flatter ses fans et mépriser ses haters. Personnellement, j'ai du mal à comprendre cette critique : ce n'est pas parce qu'un artiste prend son médium au sérieux, que lui-même se prend trop au sérieux. Oppenheimer a été pour moi sa plus grande réussite : la traditionnelle non-linéarité de son déroulement se met au service de son propos, préférant à la spectaculaire explosion le déroulé d'une implosion intérieure, magnifiquement interprétée par Cillian Murphy.



Et puis arrive l'Odyssée.

À la recherche de l'esprit de l'œuvre

Je n'avais aucune attente particulière avec ce film, si ce n'est l'impatience de découvrir ce que Nolan allait proposer avec ce mythe fondateur. Si bien que je n'ai rien suivi des polémiques que sa promotion avait suscité, que j'ai donc découvertes après coup. Entre le casting irritant certaines pudeurs (pour le dire poliment) et un langage très actuel pour des personnages de la Grèce antique, le nouveau Nolan entraînait des crispations à la mesure de son attente ; et certaines sorties de l'équipe dans les médias n'ont pour ainsi dire pas vraiment arrangé les choses. Au centre des débats, le sacro-saint "esprit de l'œuvre originale", existant toujours dans autant de versions que de parties prenantes. Je n'ai habituellement aucun problème avec ce type de débat et ne remets jamais en cause l'existence de ce fameux esprit insaisissable, dont je trouve un corollaire dans ma propre pratique d'arranger musical. Quelque chose cependant me gênait dans ce cas précis, sans tout de suite réellement comprendre quoi. Puis c'est en réécoutant sans cesse la même litanie de certains critiques, reprochant à Nolan de "ne pas respecter l'œuvre originale d'Homère", que j'ai réalisé deux choses.


La première : « l'Odyssée d'Homère » est une œuvre qui n'existe pas.


Et la seconde : c'est précisément cela qui fait de l'Odyssée de Christopher Nolan un grand film de cinéma.


Laissez-moi vous expliquer : la plupart des détracteurs de ce film parlent de « l'Odyssée d'Homère » comme si c'était un roman, écrit d'un bout à l'autre par un auteur unique et conscient de produire une œuvre littéraire, destinée à être fixée sur un support et à être reçue en tant que telle. Mais la réalité est tout autre. L'Odyssée, c'est une compilation de poèmes et de chants, transmis d'abord à l'oral avant d'être fixés au fur et à mesure, pendant des décennies ; puis attribuées a posteriori à un certain Homère dont l'existence relève plus de la légende que de la certitude historique. Ce n'est qu'au fil des siècles, des millénaires de construction de la civilisation occidentale, que cette histoire est devenue l'épopée parmi les épopées, ce récit fondateur qui en un sens contient tous les autres.

Nolan parle de tout sauf de l'Odyssée

Et voilà quel est, à mes yeux, le véritable propos de ce film. L'Odyssée version Nolan n'est pas un simple substitut au récit homérique pour ceux qui auraient eu la flemme de le lire au collège. C'est un film étonnamment profond sur la propension des humains à croire à des histoires et à des légendes, sans jamais retenir les leçons qu'on devrait en tirer. Regardez comment on ne vit jamais vraiment l'histoire : d'abord Ulysse reconstitue ses souvenirs sur la plage de Calypso, puis Télémaque est trimbalé de flashback en flashback à travers les récits de Ménélas et d'Hélène... Ce n'est qu'après avoir reconstitué, chant après chant, l'image immatérielle d'un père, que le fils le voit finalement prendre chair sous les traits d'un étranger. Quant à Ulysse lui-même, sa représentation comme un anti-héros rongé par sa culpabilité le positionne comme l'auteur d'un péché originel : avoir, par sa ruse, retourné contre eux les lois qui unissaient tous les êtres humains. Alors qu'il incarnait cette histoire, cette légende que tout le monde attendait ; lui-même dont la vie est la preuve de l'existence, n'y croit plus. Comme si la légende perdait toute sa substance dès lors que l'on oublie ce qu'elle veut vraiment nous dire.


Et à partir du moment l'on accepte de voir le propos au-delà du vernis hollywoodien, on se fiche de savoir si Hélène de Sparte avait réellement la peau noire ou si les Achéens portaient vraiment des casques à crête. Quand on raconte une histoire qui les contient toutes, Agamemnon peut bien porter une armure mi-Batman mi-Dark Vador : ça n'a aucune importance. La direction artistique du film est un patchwork, parce que l'histoire qu'il raconte est elle-même un patchwork, qui va bien au-delà des rives grecques de l'Antiquité. Et en voyant critiques et influenceurs s'attarder sur des incohérences historiques dans l'adaptation fictionnelle d'une œuvre n'ayant jamais existé, je ne peux m'empêcher de me dire que le pari est réussi.